Galerie Romain Morandi[FRA]

  • Art & Peinture

Interview

Le 28.05.2024 par Julie Leminor

Romain Morandi, breaking the rules

C’est au cœur de Saint-Germain-des-Prés, au numéro 18 de la rue Guénégaud que se trouve la galerie de Romain Morandi. L’esthète et spécialiste du design et des arts décoratifs ne pouvait pas mieux tomber. Véritable bastion de la créativité et des belles lettres, centre névralgique de l’intelligentsia parisienne, le quartier historiquement est aussi dévolu au commerce de l’art d’antiquité. “C’est ici que l’on trouve les premières galeries importantes, dès la fin des années 70 et début des années 80, qui ont ouvert le chemin en ce qui concerne le XXe siècle. François Laffanour, Philippe Jousse, la galerie kreo pour le design contemporain ou Jacques Lacoste évidemment qui fait autorité”, explique ce passionné d’histoire de l’art.

Pièces de design et pièces à vivre

Depuis 2022, sa galerie s’illustre à son tour grâce à un concept audacieux et singulier où dialoguent les grands noms du design du XXe siècle dans un clash historique, esthétique et théorique où le mobilier de l’architecte américain Frank Lloyd Wright flirte avec celui de Nestor Perkal, où l’on voyage de la sécession viennoise – “une obsession”, confesse-t-il – au nouveau design allemand.

Cette chaise à beau être exposée au Musée d’Orsay, on peut s’asseoir dessus.

C’est au sein même de la galerie que Romain Morandi m’invite à discuter. “Les pièces que vous voyez ici sont des objets de collection mais ce qui est intéressant avec le design, c’est que ce sont aussi des pièces à vivre. Cette chaise à beau être exposée au Musée d’Orsay, on peut s’asseoir dessus.” Une fois n’est pas coutume, nous ferons donc l’entretien sur des modèles Robert Wilson. Cette dialectique entre design et art, fonctionnalité et esthétique est au cœur du concept de la galerie. À rebours du marché traditionnel qui s’organise en spécialités spatio-temporelles à l’instar du design français des 30’s ou le design italien des 50’s, le galeriste a cherché à introduire un regard critique sur les objets qu’il expose. “Faire naître des interrogations, attirer le regard là où il ne se porte pas toujours”, résume-t-il. L’expertise au service de l’originalité. “En confrontant les objets, on en révèle les qualités.”

Ou la connaissance des grands mouvements du design contemporain

Près de trois fois par an, Romain présente ainsi des collections s’appuyant sur deux corpus : l’apparition du mouvement moderne, soit les différents mouvements qui ont animé la création avant 1925, et à l’autre bout du spectre, leur remise en question. “Selon les pays, la fin des années 60 en Italie, la fin des années 70 en Espagne et en France ou le début des années 80 en Allemagne”, précise Romain. “Ce sont les deux plus grandes ruptures dans l’histoire du XXe siècle. La plupart de ces mouvements se positionnent en réaction au précédent. C’est comme cela que l’on peut faire dialoguer ce cabinet constructiviste de la fin des années 20 avec une chaise déconstructiviste qui intervient au milieu des années 90”, poursuit-il en nous montrant du doigt le mobilier qui orne l’espace épuré et aéré de la galerie.

“La curation, c’est le nerf de la guerre”

Surréalisme, brutalisme, post-modernisme, anti-design… Romain explore les grands mouvements du design contemporain d’un regard nouveau avec toujours cette volonté d’ausculter l’avant-garde. Son rôle ? “Arriver à identifier dans chaque objet son caractère remarquable”, explique-t-il du tac au tac. “On peut entrer en design de manière très différentes : par la technique, l’esthétique, le social, le politique ou le symbole. Pour nos expositions, on isole des objets qui nous semblent intéressants pour l’une ou l’autre de ces raisons puis on problématise”. Qu’elles soient monographiques, consacrées à un designer, typologiques ou dialectiques, comme celle consacrée aux créateurs Josef Hoffmann et Ettore Sottsass, chaque curation se dévoile comme un laboratoire d’idée et de création où se téléscopent différents regards, esthétiques et sociétés.

“La curation, c’est le nerf de la guerre”, reprend Romain qui dialogue constamment avec des vendeurs du monde entier. “Le métier de l’antiquité, de la brocante ou du commerce de bien d’occasion est vieux comme le monde et universel. Sur tous les continents, il y a un maillage territorial très dense comme en France, en Europe, aux États-Unis, en Asie ou au Nord-Orient. Aujourd’hui encore, la plupart des pièces sont dans leurs foyers de production.” Le secret, poursuit le galeriste, c’est de connaître l’ensemble des acteurs : marchands, antiquaires, brocanteurs, experts etc. Remonter le plus proche possible de la source.

De la documentation à l’exposition

Le travail de Romain repose ainsi sur un énorme travail de documentation. “On est des rats de bibliothèque, une grande part du travail consiste à se documenter afin d’étayer une pièce, d’en comprendre la portée esthétique, symbolique et historique, mais aussi parfois simplement de la retrouver.” Une véritable chasse au trésor pour esthètes confirmés en quelque sorte. “Ce qui est intéressant, c’est de voir ce que chaque objet mobilise. Est-il pensé pour être unique ou produit en série illimitée ? Provient-il d’un mobilier d’architecte ou de décorateur ? A-t-il une vocation industrielle avec une prétention à l’universalité ?”

Lorsqu’on lui demande ce qui fait la valeur d’un objet, le collectionneur au regard aiguisé soutient que l’on trouve des objets intéressants à tous les prix. “Mais ce qui fait à mon sens la valeur historique d’un objet, c’est l’idée de rupture, d’innovation et d’apport. Je me demande toujours si c’est un objet de continuité ou de rupture, bien que cette dernière ne soit pas toujours franche ni immédiate car l’histoire est par définition en perpétuelle réécriture.”

Sa prochaine exposition “BREAKING THE WALL” est ainsi dédiée à un moment de rupture majeur du XXe siècle : l’avant-garde allemande des années 80 qui précède la chute du mur de Berlin. “L’évolution du design est une parfaite illustration des mutations à l’œuvre. L’idée d’un nouveau design allemand, un terme qui vient a posteriori, est le fruit d’une génération spontanée, le parfait reflet de ce qui se joue dans la société allemande fracturée jusqu’à la chute du mur.”

Au cœur des rues germanopratines, la galerie Morandi a su séduire un public d’initiés et accueille tout au long de l’année une clientèle locale et internationale : particuliers et professionnels, art advisors, architectes, décorateurs, mais aussi institutions et musées. “Ce qui me plait dans ce métier, c’est qu’il y a autant de galeries qu’il y a de galeristes”, confie Romain. “L’angle choisi, le choix des pièces, la manière de les montrer ou de les documenter, c’est ce qui fait notre valeur ajoutée.” Alors que la culture en matière de design est beaucoup plus avancée qu’il y a 20 ans, Romain a su s’adapter habilement aux nouvelles attentes d’un public avisé, en soif constante de découverte. “Il y a une mutation du gôut beaucoup plus rapide, une saisonnalité plus marquée. Notre clientèle veut être surprise en permanence. Ce qui est très excitant justement, c’est de travailler sur un temps long en laissant une place importante à la découverte.”


Vernissage de l’exposition « BREAKING THE WALL » consacrée au design d’avant-garde allemand des années 80 le jeudi 30 mai à Galerie Romain Morandi, 18 rue Guénégaud Paris 6e

Photos : Marie Levi

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